MISE AU POINT. Danica O. Kus : « L’architecture peut devenir une étude silencieuse de la lumière et de l’espace »

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Avec sa nouvelle rubrique Mise au point, Architectura met en lumière des photographes d’architecture qui contribuent, par leurs images, à la manière dont nous voyons et comprenons les bâtiments. Comment perçoivent-ils l’architecture ? Qu’est-ce qui rend une image forte à leurs yeux ? Dans cette série, des photographes belges répondent à dix questions sur leur parcours, leur méthode et leur vision du métier. Cette fois, nous donnons la parole à Danica O. Kus. Lauréat de nombreux prix internationaux consacrés à la photographie d’architecture, son travail se caractérise par une approche contemplative, attentive à la lumière, à l’atmosphère et à l’abstraction.  Entre précision architecturale et interprétation personnelle, sa photographie cherche à révéler l’identité propre de chaque lieu.

Comment êtes-vous entrée dans la photographie (d’architecture) ?

J’ai commencé mon parcours en photographie en Belgique, au RHoK Academie et à l’École des Arts d’Ixelles à Bruxelles. J’y ai acquis une base solide dans les procédés argentiques en noir et blanc. Au départ, j’explorais surtout le portrait et la photographie de paysage, mais mon orientation a changé lorsque j’ai commencé à collaborer avec un magazine d’architecture. Cette expérience m’a fait découvrir l’architecture comme sujet photographique et m’a conduite à consacrer entièrement ma pratique à la photographie d’architecture.

Qu’est-ce qui vous attire le plus dans la photographie d’architecture ?

L’architecture m’offre un sujet à la fois structuré et ouvert à l’interprétation. Elle me permet de créer des images qui dépassent la simple documentation pour atteindre quelque chose de plus abstrait et émotionnel, avec une attention particulière portée à l’atmosphère, au silence et à l’harmonie visuelle. Je suis particulièrement attirée par la recherche de chemins inattendus vers la lumière, la forme et l’espace, dans une approche calme et contemplative.

Parmi vos réalisations, quels reportages ou projets vous rendent le plus fière, et pourquoi ?

J’ai eu l’opportunité de travailler sur de nombreux projets enrichissants et de collaborer avec des professionnels créatifs inspirants, en particulier lorsque j’ai pu exprimer mon approche à travers la lumière et l’atmosphère dans des espaces réels. L’année dernière, j’ai eu l’honneur d’être mandatée par la Fondation Cartier pour l’art contemporain afin de photographier le bâtiment transformé par Jean Nouvel au 2 place du Palais-Royal, face au Louvre à Paris.

Jean Nouvel y a transformé un bâtiment historique parisien en un espace d’exposition capable d’être reconfiguré en permanence par les artistes. Le lieu est composé de grandes plateformes mobiles qui peuvent être réorganisées, rendant l’espace actif, évolutif et imprévisible. Les plafonds peuvent s’ouvrir et se fermer, tandis que de grandes fenêtres et des axes visuels reconnectent l’intérieur à la ville. Photographier cet espace vide a constitué une expérience presque magique. Mon travail pour ce projet a été publié dans l’ouvrage La Fondation Cartier pour l’art contemporain par Jean Nouvel : 2 place du Palais-Royal, Paris.

Un autre projet important pour moi est ma série personnelle Poetics of Oscar Niemeyer’s Architecture. Au Brésil, en Espagne et en France, j’ai photographié ses bâtiments avec l’intention de transformer ses structures emblématiques en compositions sculpturales. Cette série reflète mon intérêt pour la géométrie, la douceur et l’atmosphère, tout en établissant un dialogue entre les formes fluides d’Oscar Niemeyer et ma propre approche photographique. J’ai cherché à interpréter son architecture non pas comme des objets monumentaux, mais comme des études silencieuses de la ligne, de la lumière et du mouvement.

Selon vous, qu'est-ce qui rend un bâtiment intéressant à photographier ? 

Pour moi, un bâtiment devient intéressant à photographier lorsqu’il propose une interaction forte entre lumière, géométrie et espace. Je suis particulièrement sensible à la simplicité, aux détails subtils et aux moments atmosphériques qui permettent une interprétation plus abstraite et poétique.

Je m’intéresse également à des qualités comme la responsabilité environnementale et la manière dont un bâtiment s’inscrit naturellement dans son paysage. Le réemploi adaptatif, la continuité historique, l’innovation et la qualité globale du projet sont aussi des aspects importants à mes yeux.

Quels projets architecturaux vous ont le plus marquée ces dernières années ?

Ces dernières années, j’ai été particulièrement impressionnée par les projets de reconversion. Je m’intéresse à la manière dont les structures historiques peuvent être préservées et revitalisées, en leur donnant une nouvelle vie tout en respectant leur caractère d’origine.

Parmi les projets marquants figurent Kunstsilo, un musée d’art en Norvège installé dans un ancien silo à grains de 1935 transformé en espace culturel ; la Pyramide de Tirana en Albanie, ancien musée dédié à Enver Hoxha aujourd’hui reconverti en centre technologique et culturel ; ainsi que le Béguinage de Hasselt en Belgique, qui transforme une ruine du 18e siècle en faculté d’architecture dynamique. Ces projets me touchent par l’équilibre sensible qu’ils établissent entre préservation et transformation.

Quels architectes ou bureaux réalisent aujourd'hui, selon vous, un travail particulièrement remarquable ?

En Belgique, je trouve le travail du bureau 51N4E particulièrement convaincant. Le bureau est devenu une voix importante dans le débat européen autour de la reconversion et de la transformation spatiale stratégique. Leur approche repose sur une architecture d’activation, qui utilise le projet pour révéler et réinterpréter l’existant tout en dialoguant avec le contexte urbain et en promouvant le réemploi comme stratégie de développement durable.

Je souhaiterais également citer le bureau français Lacaton & Vassal et leur philosophie : « ne jamais démolir, ne jamais enlever ni remplacer, toujours ajouter, transformer et réutiliser ». Leur travail se distingue par une approche éthique et économique, offrant ce qu’ils décrivent comme le « luxe de l’espace » à un public plus large.

J’admire aussi l’agence norvégienne Snøhetta. Leur travail s’articule autour du design régénératif, avec des bâtiments qui redonnent quelque chose à leur environnement. Ils considèrent que l’architecture doit produire plus d’énergie qu’elle n’en consomme et agir comme un catalyseur de bien-être social et écologique. Leurs projets intègrent souvent des toitures accessibles servant d’espaces publics ou de surfaces productrices d’énergie, comme à l’Opéra d’Oslo.

Quels photographes ont le plus influencé votre regard sur la photographie d'architecture, et votre manière de travailler ? 

J’ai été inspirée par de nombreux artistes et photographes. La vision expérimentale des artistes du Bauhaus, comme László Moholy-Nagy et Herbert Bayer, a eu une influence importante sur moi. J’ai également été marquée par Josef Sudek, surnommé le « poète de Prague », dont les images lyriques en noir et blanc capturent l’atmosphère de manière très évocatrice.

Dans le domaine de la photographie d’architecture, j’apprécie particulièrement le travail de Lucien Hervé et d’Hélène Binet. Ils m’ont encouragée à développer une approche plus poétique et interprétative, plutôt qu’une méthode purement documentaire.

Qu'est-ce qui distingue, selon vous, une image d'architecture correcte d’une image vraiment marquante ?

Une image correcte documente clairement un bâtiment. Une image marquante va plus loin en transmettant une atmosphère, une émotion et un rapport fort à la lumière et à la composition. Pour moi, la différence réside dans la capacité à interpréter plutôt qu’à simplement enregistrer, en utilisant la lumière, l’ombre et le cadrage pour créer une image poétique, minimaliste et mémorable.

Quel conseil donneriez-vous à un photographe qui débute dans la photographie d’architecture ?

Je conseillerais de développer une véritable sensibilité à la lumière et à la composition, et de prendre le temps d’observer comment les espaces évoluent au fil de la journée. J’encouragerais aussi à privilégier la simplicité et l’interprétation personnelle plutôt qu’une simple documentation des bâtiments, et à construire progressivement un langage visuel cohérent à travers la pratique et l’expérimentation.

Il est également important de se familiariser avec l’histoire de la photographie, de l’architecture, ainsi qu’avec l’art contemporain et les disciplines connexes.

Au cours de votre carrière, comment avez-vous vu évoluer l'architecture en Belgique ?

J’ai observé une attention croissante portée à la durabilité et à la reconversion. Les architectes accordent de plus en plus d’importance à l’efficacité énergétique, aux matériaux durables et à une conception respectueuse de l’environnement.

J’ai également constaté l’importance grandissante des grands projets de restauration, dans lesquels des bâtiments historiques et d’anciens sites industriels sont préservés et transformés pour des usages contemporains, en combinant patrimoine et interventions modernes de manière réfléchie.

Parmi les exemples marquants figurent la transformation d’anciennes mines de charbon comme C-Mine à Genk, ainsi que le Predikherenklooster à Malines, ancien monastère du 17e siècle reconverti en bibliothèque publique. Le KANAL - Centre Pompidou transforme quant à lui un ancien garage Citroën des années 1930 en musée tout en conservant une grande partie de son caractère industriel brut.

À l’échelle urbaine, des projets comme le quartier Nieuw Zuid à Anvers servent aujourd’hui de laboratoires pour le développement durable, notamment grâce à des réseaux de chaleur centralisés et à une importante infrastructure verte.

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