MISE AU POINT. Mireille Roobaert : « Chaque bâtiment a quelque chose à dire, il suffit de trouver comment le révéler »
Avec sa nouvelle rubrique Mise au point, Architectura met en lumière des photographes d’architecture qui, par leurs images, participent à façonner notre perception et notre compréhension des bâtiments. Comment regardent-ils l’architecture ? Qu’est-ce qui, selon eux, donne à une image sa force ? À travers cette série, des photographes belges répondent à dix questions sur leur parcours, leur pratique et leur vision du métier. Aujourd’hui, Mireille Roobaert passe devant l’objectif. Forte de plus de trente ans de carrière et d’une pratique couvrant l’architecture, le design intérieur, le portrait et le lifestyle, elle développe un regard attentif et sensible sur l’architecture, envisagée avant tout comme un lieu de vie à part entière.
Comment êtes-vous venu à la photographie (d’architecture) ?
J’ai reçu mon premier reflex Nikon de mon père pour mes 12 ans, et je n’ai pour ainsi dire jamais arrêté de photographier depuis. J’ai ensuite suivi des études de photographie, avec un diplôme obtenu en 1994 aux Beaux-Arts Saint-Luc de Liège. C’était mon souhait : mon métier est vraiment ma passion.
Qu’est-ce qui vous attire le plus dans la photographie d’architecture ?
Ce qui m’attire dans la photo d’architecture, c’est cette approche globale, presque holistique. L’implantation d’un bâtiment, son orientation, la façon dont il s’inscrit dans son environnement… tout est lié. La lumière, aussi, change complètement la perception selon l’heure, l’angle ou la saison.
Et puis il y a les perspectives, les lignes, les points de fuite. L’architecture offre une multitude de points de vue, et c’est ça qui me fascine. Je peux tourner longtemps autour d’un lieu pour trouver l’angle juste, celui qui raconte vraiment quelque chose.
Au fond, on vit tous dans l’architecture. On y mange, on y aime, on y dort, on y travaille… elle accompagne presque tous les moments de nos vies.
Parmi vos réalisations, quels sont les réportages ou projets dont vous êtes le plus fier, et pour quelles raisons ?
Je suis particulièrement fière de mon projet « Les Iris de la Forêt », que je développe depuis sept ans. Chaque image adopte la forme du cercle, une figure universelle, sans début ni fin. Le cercle évoque l’unité, l’équilibre, le cycle du vivant. À travers lui, la forêt apparaît comme une architecture naturelle, à la fois structurée et enveloppante. Ces images fonctionnent comme des regards ouverts dans la nature. Elles portent une idée simple : et si la forêt nous regardait ? Une présence silencieuse, presque consciente, qui nous relie au vivant.
Je suis également fière de mon travail au long cours consacré aux grands architectes du XXe siècle, notamment mes séries réalisées au Brésil autour de l’œuvre d’Oscar Niemeyer.
Selon vous, qu'est-ce qui rend un bâtiment intéressant à photographier ?
Pour moi, cela tient d’abord à la manière dont il s’intègre dans le paysage. Parfois, c’est aussi le geste de l’architecte, une idée forte, une vision. D’autres fois, c’est son histoire, ce qu’il a traversé et ce qu’il raconte.
Il y a également la dimension technique, les prouesses de construction, les recherches qui ont été menées. Et puis il y a l’art, bien sûr, toujours présent d’une façon ou d’une autre. Au fond, chaque bâtiment a quelque chose à dire. Il suffit de trouver comment le révéler.
Quels projets architecturaux vous ont le plus marqué ces dernières années ?
Je suis née à Bruxelles. Après avoir beaucoup voyagé à travers le monde pour des commandes, je me déplace aujourd’hui autrement. Je redécouvre la Belgique, et surtout Bruxelles. Après plus de trente ans de carrière, c’est devenu essentiel pour moi de regarder ma propre ville, de vraiment la voir.
Prenons Jacques Moeschal. Ses œuvres font partie de notre quotidien, mais on ne les regarde plus. J’ai mené un travail de fond sur lui, et chaque fois que je montre une de ses sculptures, on me dit : « mais oui, bien sûr… il est là ». C’est une présence anonyme, discrète, presque invisible. J’aime mettre en lumière cette création qui nous entoure et que l’on finit par ne plus voir. Aujourd’hui, ce qui me marque le plus, c’est l’architecture à Bruxelles. La ville a énormément changé.
Quels architectes ou bureaux réalisent aujourd'hui, selon vous, un travail particulièrement remarquable ?
Beaucoup de bureaux d’architecture font un travail remarquable. Je préfère ne pas en citer certains au détriment d’autres. En revanche, comme je m’intéresse de plus en plus au patrimoine, je tiens à mentionner Francis Metzger en Belgique, mais aussi au-delà, ainsi que François Chatillon en France.
Quels photographes ont le plus influencé votre regard sur la photographie d'architecture, et votre manière de travailler ?
Ce n’est que très récemment que les photographes d’architecture sont davantage mis en avant. On connaît des noms comme Julius Shulman, mais pendant longtemps, ce sont surtout les photographes de portrait ou de mode qui ont été valorisés.
D’ailleurs, on me demande parfois d’animer des workshops dans des écoles de photographie. Et souvent, les auditoires se vident quand j’aborde la photographie d’architecture… alors que la mode ou l’animalier attirent beaucoup plus de monde.
Mais je dis toujours aux étudiants qui restent : c’est plutôt une bonne nouvelle. Vous êtes peu. Il y a donc moins de concurrence. C’est une discipline plus exigeante, plus technique, assez discrète aussi, mais justement pour ça, il y a du travail.
Qu'est-ce qui distingue, selon vous, une image d'architecture correcte d’une image vraiment marquante ?
Ce qui distingue une image vraiment marquante, c’est qu’elle contient quelque chose en plus, presque de la magie. Comme en portrait, tout peut se jouer en une fraction de seconde. C’est un instant que l’on perçoit et que l’on parvient à saisir dans le flux continu de la vie.
Quand la lumière, l’angle, l’atmosphère, le vent, un nuage ou une présence s’alignent, l’image prend une autre dimension. Comme des notes qui s’assemblent et composent une mélodie juste, évidente. À ce moment-là, l’image dépasse la technique. Et elle devient inoubliable.
Quel conseil donneriez-vous à un photographe qui débute dans la photographie d’architecture ?
Observez attentivement ce qui vous entoure. N’hésitez pas à aller à la rencontre des gens, à frapper aux portes, à vous faire connaître. Restez discret : c’est souvent dans cette position, presque invisible, que l’on parvient à capter les images les plus justes. Et surtout, gardez confiance en vous.
Au cours de votre carrière, comment avez-vous vu évoluer l'architecture en Belgique ?
Au fil de ma carrière, j’ai vu l’architecture en Belgique évoluer de manière plutôt positive. On est sorti d’une période où l’on démolissait assez facilement des bâtiments patrimoniaux pour construire des barres d’immeubles.
Aujourd’hui, on prend en compte beaucoup plus de paramètres. L’approche est plus respectueuse, plus consciente, plus vertueuse. Il y a aussi une attention réelle aux enjeux écologiques. Mais surtout, on cherche davantage à composer avec le passé, le présent et le futur, et c’est essentiel.