INTERVIEW. La nature ne se laisse pas enfermer dans une image finale figée
Un projet de végétalisation n'est pas achevé au moment de sa livraison. Il évolue, se transforme et réagit à son utilisation et à sa gestion. Cela exige un changement d'attitude de la part des concepteurs, des maîtres d'ouvrage et des pouvoirs publics. Dans la deuxième partie de notre débat organisé à l'occasion des Architectura Awards, Sarah Van de Velde (Bureau Bas Smets), Jeroen Deseyn (Plant en Houtgoed) et Filip Vanlommel (Talea) échangent autour de trois nouvelles propositions. Celles-ci portent sur le lâcher-prise, la conception axée sur la gestion et la biodiversité comme critère d'octroi des permis.
Talea est partenaire officiel des Architectura Awards 2026. Plant en Houtgoed a été nominé dans la catégorie « Green-Blue » pour le projet ZIN à Bruxelles, tandis que le Bureau Bas Smets l'a été pour la végétalisation du centre-ville de Genk.
Un projet en constante évolution
Proposition 4 : Construire en respectant la nature exige que les concepteurs osent abandonner une partie du contrôle sur leur projet.
« Le végétal est moins prévisible que la brique », résume Jeroen Deseyn avec perspicacité. « Un bâtiment atteint en grande partie la forme prévue dès sa livraison. Dans le cas d’un paysage, le processus ne fait alors que commencer. La végétation pousse et évolue. La nature sauvage ne se laisse pas non plus entièrement contrôler. Cette perte de contrôle est parfois une expérience nouvelle pour les architectes. Heureusement, dans les missions d’architecture, l’architecture paysagère intervient de moins en moins souvent a posteriori. »
Sarah Van de Velde perçoit également une différence fondamentale. « Un bâtiment livré est à son apogée à ce moment-là. Un projet paysager évolue au fil des années et ne cesse de s’améliorer grâce à une gestion adéquate. » Cela implique également des attentes différentes de la part des maîtres d’ouvrage. « Un jeune arbre peut sembler moins impressionnant lors de la livraison. Mais c’est justement ce petit arbre qui a souvent les meilleures chances de s’implanter et de se développer durablement. Il s’agit toujours de trouver l’équilibre entre l’aspect du projet à la livraison et la manière dont on le laisse évoluer. »
Filip Vanlommel pousse encore plus loin le principe du « lâcher-prise ». Selon lui, la conception respectueuse de la nature commence par l'observation de ce qui existe déjà. « Faut-il modifier quelque chose ou que pouvons-nous conserver de ce qui existe déjà aujourd’hui ? Cela vaut pour les arbres existants, mais aussi pour les bâtiments. Les anciennes constructions, par exemple, offrent souvent des lieux de nidification et d’abri qui disparaissent lors d’une rénovation en profondeur ou d’une nouvelle construction. »
C'est précisément pour cette raison que les trois experts plaident en faveur d'une collaboration précoce entre les différentes disciplines. Les écologues et les architectes paysagistes doivent faire partie de l'équipe de conception dès le début. Les entrepreneurs peuvent eux aussi apporter très tôt des connaissances pratiques précieuses. Cela permet de mettre plus rapidement en lumière les éventuelles contradictions entre énergie, climat et biodiversité.
La gestion commence dès la phase de conception
Proposition 5 : La qualité d'un projet de végétalisation dépend en fin de compte davantage de la gestion que du concept initial.
Sarah Van de Velde nuance cette affirmation. « La gestion n’est plus un facteur déterminant. Elle constitue simplement un élément essentiel de la conception. C’est pourquoi les gestionnaires doivent être associés au projet dès le début. Ce ne sont pas seulement leurs connaissances qui comptent, mais aussi les ressources humaines, les machines et les budgets disponibles. En effet, un jardin privé faisant l’objet d’une gestion intensive nécessite une approche différente de celle d’un espace public. »
Jeroen Deseyn souligne lui aussi l’importance des connaissances en matière de gestion de la nature. « Surtout au cours des premières années, une mauvaise gestion peut rapidement faire dérailler un projet. Pour autant, la gestion ne doit pas servir uniquement à préserver une image prédéfinie. » À l’Asiat Park, Hout en Plantgoed expérimente le « design by maintenance » : la conception par la gestion. « Après la désartificialisation du sol, la plantation et l’ensemencement, la gestion contribue à orienter le développement ultérieur du paysage. Cela exige de solides connaissances écologiques ainsi qu’un maître d’ouvrage ouvert au changement. Le plan de gestion constitue donc un élément essentiel de la conception. »
Selon Filip Vanlommel, cela exige avant tout des concepteurs qu’ils fassent preuve d’une capacité d’imagination à long terme. « Quand on dessine quelque chose aujourd’hui, il faut aussi savoir à quoi cela ressemblera dans trente ans. En tirant le meilleur parti des processus naturels, on réduit en outre la charge de gestion. » Selon lui, les concepteurs ont également un rôle à jouer pour reconnecter les gens à ces processus. Ils doivent expliquer clairement comment un paysage évolue au fil des années.
La biodiversité ne se réduit pas à une liste de cases à cocher
Proposition 6 : Lors d'une demande de permis, la biodiversité doit avoir le même poids que les performances énergétiques.
Un certificat de biodiversité semble intéressant pour Sarah Van de Velde, mais soulève immédiatement une question fondamentale. « Les performances énergétiques se mesurent relativement facilement. La biodiversité est beaucoup plus difficile à quantifier. Il ne s’agit pas d’introduire un certain nombre d’espèces ou de prendre un certain nombre de mesures en faveur de la faune. Il faut agir à la bonne échelle et au bon endroit. Un jardin riche en biodiversité entourant une villa individuelle occupant un vaste espace n’obtient pas nécessairement un meilleur score, d’un point de vue spatial plus large, qu’une maison de ville compacte dotée d’un petit jardin urbain. Il faut considérer cela dans un contexte plus large. Cela ne doit pas se résumer à une liste de critères à cocher au niveau de la parcelle. »
Jeroen Deseyn reconnaît cette tension dans le cadre du projet ZIN. Le bâtiment a obtenu la certification BREEAM « Outstanding », qui prend également en compte l’écologie. « De tels systèmes incitent les maîtres d’ouvrage à investir dans la biodiversité. Mais on ne peut pas établir une liste unique de critères à laquelle chaque bâtiment doit se conformer. Il faut toujours prendre en compte le site lui-même. »
Filip Vanlommel voit également des avantages à la mise en place d'un test de biodiversité clairement définissable. « Le label EPC a largement mis la performance énergétique à l'ordre du jour. Un outil similaire pourrait faire de même pour la biodiversité. On pourrait fixer un objectif, puis exiger que l'on justifie pourquoi il ne peut être atteint ou pourquoi on s'en écarte. »
Sarah Van de Velde met toutefois en garde contre une nouvelle couche de réglementation. « Les procédures d’autorisation sont déjà complexes et chronophages aujourd’hui. Des labels supplémentaires risquent de retarder encore davantage les projets, alors que l’adaptation au changement climatique exige justement une action rapide. » Le défi consiste donc à définir des objectifs clairs, sans pour autant figer les solutions à l’avance. Filip Vanlommel ajoute : « Il faut d’abord formuler clairement l’objectif et les critères auxquels une solution doit répondre. Ce n’est qu’ensuite qu’il faut rechercher cette solution. »
Donner de l'espace, établir des liens, faire la différence
À la fin du débat, nous avons demandé à chacun de partager une citation de son choix. Jeroen Deseyn a choisi celle du journaliste et militant britannique George Monbiot : « Rewilding is not about abandoning civilisation but about enhancing it; it is to 'love not man the less, but Nature more'. » Pour lui, donner plus de place à la nature ne signifie pas que les humains perdent du terrain. Au contraire. La nature enrichit l’environnement et la communauté.
Sarah Van de Velde reprend trois mots du naturaliste Alexander von Humboldt : « Tout est interaction ». Cette vision systémique correspond étroitement à sa conception du design. Ce ne sont pas les éléments constitutifs pris isolément qui sont au centre, mais les relations entre le sol, l’eau, la végétation, le climat et l’usage. « Notre tâche, en tant que concepteurs, est de comprendre ces logiques propres à un lieu et de les rendre à nouveau visibles. »
Filip Vanlommel conclut par une citation de Jane Goodall : « Ce que nous faisons fait la différence, et c’est à nous de décider quelle différence nous voulons faire. » « C’est un appel à œuvrer pour un monde où règne une plus grande harmonie entre l’homme et la nature. Chaque designer, architecte et paysagiste doit décider où il ou elle souhaite faire la différence. »
Ensemble, ces trois citations nous ramènent à l’essence même du débat. La conception respectueuse de la nature ne se limite pas à ajouter des espaces verts à un projet déjà finalisé. Elle exige des concepteurs qu’ils comprennent les processus naturels, qu’ils laissent une marge de manœuvre au changement et qu’ils voient plus loin que la simple livraison du projet. Un projet vert solide n’a donc pas de point final défini. Il continue à évoluer.