INTERVIEW. La lumière s’exprime en lux, mais elle n’est pas un luxe
Les calculs permettent de vérifier un minimum d’éclairement, de comparer des scénarios et d’éviter des erreurs. Ils ne disent pourtant pas tout du confort lumineux. Celui-ci dépend des usages, de la perception de chacun, de la possibilité d’agir sur son environnement et de la capacité du bâtiment à évoluer. Dans le logement collectif, cette qualité minimale relève aussi de l’équité.
Mesurer pour comparer, pas pour réduire le projet à un chiffre
« Le confort lumineux ne se calcule pas : il se ressent. » La formule est volontairement excessive. La discussion entre les deux architectes et les représentants de VELUX montre plutôt que mesure et perception remplissent deux fonctions complémentaires. La norme européenne EN 17037 fournit un cadre pour l’apport de lumière du jour, la vue vers l’extérieur, l’exposition au soleil et l’éblouissement. Les outils de simulation permettent quant à eux de prévoir l’éclairement selon les ouvertures, le vitrage, l’orientation, la saison et la profondeur du local.
Yves Sottiaux insiste sur l’utilité de ces instruments pour éviter qu’une pièce ne descende sous un minimum acceptable. Trop peu reste trop peu, même si davantage n’est pas toujours synonyme de mieux. Dans des programmes où l’erreur est difficilement rattrapable — musée, bureau ou espace très profond — simuler en amont sécurise les choix.
Joël Sels va plus loin : la mesure devient surtout féconde lorsqu’elle sert la recherche. Faut-il une grande ouverture ou deux ouvertures plus petites et espacées ? Quel effet produit une fenêtre haute par rapport à une baie placée plus bas ? Comment orienter une percée près d’une poutre pour éclairer la pièce centrale d’une maison en enfilade ? Les valeurs ne décident pas seules ; elles permettent de comparer des hypothèses et d’obtenir davantage de lumière avec moins d’ouverture.
L’intuition architecturale conserve néanmoins un rôle déterminant. Emmanuel Bouffioux cite des solutions aussi simples que des miroirs placés de façon à renvoyer un rayon vers un hall sombre, ou des retours de baie réfléchissants qui captent la lumière du soir. Ces procédés presque ancestraux peuvent être testés et optimisés par le calcul, mais leur intérêt naît d’abord d’une lecture sensible de l’espace. La science éclaire la décision ; elle ne fabrique pas à elle seule la poésie du lieu.
Un confort personnel, changeant et contrôlable
Les tableaux de résultats rendent mal compte d’un élément décisif : le rapport émotionnel à la lumière. Lors des ateliers de la Daylight Academy, Joël Sels observe que les participants se répartissent spontanément entre les endroits très lumineux et les zones plus ombragées. Certains recherchent le soleil direct ; d’autres l’évitent. Yves Sottiaux élargit le constat : comme tout confort, le confort lumineux est en partie subjectif. Deux personnes n’attendent ni la même température, ni le même matelas, ni la même ambiance lumineuse.
Cette subjectivité n’empêche pas de fixer un socle objectif. Elle oblige surtout à ne pas confondre conformité et qualité vécue. Une pièce peut respecter les seuils tout en offrant une lumière monotone, une vue médiocre ou une exposition désagréable. À l’inverse, une variation, une ombre ou un rayon ponctuel peuvent donner une présence remarquable à un espace sans améliorer sensiblement sa valeur moyenne en lux.
Le contrôle laissé à l’occupant joue ici un rôle majeur. Des protections entièrement automatisées peuvent théoriquement anticiper la surchauffe plus efficacement qu’un habitant. Pourtant, explique Yves Sottiaux, des expériences menées dans des maisons automatisées montrent que les personnes supportent mal de ne plus pouvoir décider. Voir un store descendre alors que l’on souhaite profiter du soleil crée une frustration, même si le système poursuit un objectif rationnel.
La solution n’est pas de bannir l’automatisation. Elle peut ventiler ou protéger le bâtiment lorsqu’il est inoccupé, avertir d’une concentration élevée de CO2 ou gérer un grand équipement. Mais en présence des usagers, une reprise en main doit rester possible. Joël Sels souligne ce besoin très concret d’ouvrir soi-même une fenêtre ou d’ajuster une protection. Le confort n’est pas seulement une valeur atteinte ; c’est aussi la capacité à modifier son environnement.
Concevoir pour des usages encore inconnus
Dans une habitation sur mesure, l’architecte peut interroger précisément les habitudes et le profil lumineux des habitants. Le logement collectif inverse la situation : il faut accueillir des vies inconnues, appelées à changer. Pour Matthieu Busana, une pièce bien éclairée ne devrait donc pas dépendre d’une fonction trop précise. Chambre, bureau, salle de sport ou espace de jeu : sa géométrie et ses ouvertures doivent permettre plusieurs appropriations.
Cette exigence vaut aussi dans le temps long. Une maison dépasse largement la durée de vie de son premier occupant. Mamout défend ainsi des pièces relativement génériques, à l’image des maisons bruxelloises dont les espaces en enfilade ont accueilli, pendant plus d’un siècle, des distributions très différentes. Concevoir trop exactement pour l’usage du moment peut rendre le bâtiment rapidement obsolète.
À l’échelle d’un grand immeuble, Emmanuel Bouffioux relie directement lumière et reconversion. De nombreux bureaux des années 1950 à 1970 sont trop profonds pour être transformés en logements sans démolir une partie des surfaces. BAEB cherche dès lors à limiter la profondeur de ses bâtiments et privilégie, lorsque le projet s’y prête, une structure poteaux-poutres avec remplissages légers. Le prochain architecte doit pouvoir redistribuer le plan et amener le jour à une autre fonction. La lumière devient ainsi un critère de réversibilité, au même titre que la trame structurelle.
Cette réflexion bouscule une logique immobilière encore très attachée au nombre immédiat de mètres carrés. Un plateau profond produit davantage de surface aujourd’hui, mais risque de perdre demain sa capacité d’usage. Préserver une profondeur éclairable peut paraître moins rentable à court terme ; c’est pourtant ce qui évite qu’une partie du bâtiment doive être sacrifiée lors de sa reconversion.
Une qualité minimale qui ne se négocie pas
La dernière affirmation posait explicitement la question de l’équité : la lumière naturelle est-elle répartie différemment entre logement social et appartement haut de gamme ? Pour Emmanuel Bouffioux, la réponse doit être nette : la conception ne peut faire aucune concession sur ce point. Les matériaux, les porte-à-faux ou la sophistication de la façade peuvent varier selon le budget ; pas le droit à une lumière suffisante.
Yves Sottiaux formule le principe plus directement encore : la lumière naturelle répond à un besoin primaire, pas à une prestation de standing. La réglementation et les normes peuvent garantir un plancher, mais l’équité ne se résume pas à une moyenne calculée à l’échelle d’un immeuble. Elle impose de regarder les logements et les pièces les moins favorisés : unités mono-orientées, niveaux bas, façades masquées ou espaces centraux trop profonds.
La qualité lumineuse ne signifie pas pour autant que tous les logements doivent être identiques ni uniformément baignés de soleil. Elle suppose que chacun dispose d’un apport suffisant, de vues utiles et d’une possibilité raisonnable d’adapter son confort. Elle appelle surtout une vigilance dès le plan masse et la profondeur du bâti, lorsque se décident les inégalités qu’aucun vitrage performant ne corrigera complètement.
Joël Sels résume la discussion par une formule qui réconcilie mesure et droit d’usage : « La lumière s’exprime en lux, mais elle n’est pas un luxe. » Les chiffres restent nécessaires pour objectiver le minimum, comparer les variantes et rendre les écarts visibles. L’architecture commence cependant là où ce minimum devient un espace habitable, évolutif et sensible — pour tous, et pas seulement pour ceux qui occupent les meilleurs mètres carrés du projet.